Edition HIVER 2023-4

A Karina Sainz Borgo

Art de vivre

| Prix Jan Michalski de littérature 2023

Pour son ouvrage El Tercer País (Lumen, 2021), traduit de l’espagnol (Venezuela) en français par Stéphanie Decante, sous le titre Le Tiers Pays (Gallimard, 2023).


Le jury a salué « un univers romanesque puissant qui combine brillamment plusieurs traditions littéraires, telles la tragédie grecque, le réalisme magique ou le western américain, pour porter un regard à la fois sans concession et empli d’humanité sur les drames de la migration. » Et de souligner « la virtuosité d’une prose à la fois allégorique, lumineuse et grave qui nous mène à la rencontre de figures féminines si fortes qu’elles vivent au-delà des pages, luttant dans l’entre-deux d’un cimetière frontalier, un lieu ambivalent où se rejoignent toute l’horreur et toute la beauté du monde, les vivants et les morts, le réel et le merveilleux, le passé, le présent et le futur. »

 

Prix Jan Michalski de littérature 2023, Le Tiers Pays narre l’histoire d’une amitié inattendue entre deux femmes, réunies à la frontière des mondes par la mort des nourrissons de l’une et le cimetière illégal que protège l’autre, aux confins d’une terre indécise, pétrie de forces contraires, dont les contours imaginaires évoquent l’Amérique latine. 


Angustias Romero, migrante au prénom charriant l’infortune, parcourt les plus de huit cents kilomètres qui séparent la sierra orientale de la sierra occidentale, portant à bout de bras son mari rendu fantomatique par une étrange épidémie d’amnésie et ses deux bébés décédés sur la route de l’exil. Déterminée à donner une sépulture convenable à ceux que « le temps et la poussière ont soudé […] à [s]es mains, comme ils l’avaient été à [s]on ventre », elle fait la rencontre de Visitación Salazar, l’extravagante gardienne du cimetière éponyme, qui l’initie à l’art de rendre les derniers hommages en préparant les corps, creusant et décorant les tombes. Entre ces deux personnalités opposées mais complémentaires s’établit une relation tressée de solidarité, de compassion et de sororité, que sous-tend la revendication fondamentale du droit à offrir un ultime accueil aux abandonné·es de la société comme de la politique. Réinterprétant la mythologique figure d’Antigone, les deux femmes s’allient pour préserver leur îlot dévolu à la paix des disparu·es de la convoitise d’hommes sans foi ni loi : elles affrontent la violence aveugle de passeurs, narcotrafiquants, guérilleros, potentats et autres tyrans locaux, et, ce faisant, se dressent en gardiennes farouches de ce qui peut encore être sauvé d’humanité au cœur d’un territoire rongé par la misère et la corruption. 


Au fil d’une narration qui multiplie accélérations et basculements, l’écriture incisive et fulgurante du Tiers Pays brille par éclats dans l’obscurité d’un décor aux allures apocalyptiques. Si le Venezuela et la Colombie se devinent derrière la géographie inventée, la fiction permet à Karina Sainz Borgo d’élaborer un discours commun et universel autour des crises migratoires qui sévissent non seulement en Amérique du Sud mais aussi dans le reste du monde. Se saisissant du sort réservé aux migrants et aux migrantes dont ni la dignité n’est respectée ni même la mort honorée, l’auteure narre la cruauté de nos problématiques contemporaines avec un souffle allégorique poignant.

Karina Sainz Borgo est née en 1982 à Caracas au Venezuela, où elle a embrassé une carrière de journaliste en écrivant pour le quotidien El Nacional. Installée à Madrid depuis 2006, elle collabore en tant que chroniqueuse politique et culturelle avec plusieurs médias espagnols tels ABCVozpópuli et Zenda. Elle a publié trois ouvrages journalistiques : Caracas hip-hop (Cooltura, 2007), Cuatro reportajes, dos décadas, una historia: Tráfico y Guaire, el país y sus intelectuales (Fundación para la Cultura Urbana, 2007) et Crónicas barbitúricas (Círculo de Tiza, 2019). Sa première œuvre de fiction, traduite en français sous le titre La fille de l’Espagnole (Gallimard, 2020, Grand Prix de l’héroïne Madame Figaro) ainsi que dans une vingtaine de langues, imagine le destin d’une jeune femme aux prises avec une guerre civile qui aurait réduit en ruines la ville de Caracas. Son deuxième roman, Le Tiers Pays (Gallimard, 2023), a également été traduit dans plus de vingt pays, tandis que vient de paraître en espagnol son dernier livre, La isla del Doctor Schubert (Lumen, 2023).

Lauréate du Prix Jan Michalski 2023, Karina Sainz Borgo a reçu une récompense de CHF 50’000.- ainsi qu’une œuvre de Gilles Aillaud choisie à son intention : Tauromachie de l’Atelier Franck Bordes, exemplaire n° 63/101 sur papier Velin d’Arches, achevé d’imprimer le 7 mars 1996 avec 24 lithographies réalisées entre 1992 et 1995 et des textes de Eduardo Arroyo et Carlos Abella.

 

Comm. & Réd. partir-magazine.com

03.12.2023 12:33

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